Avoir du chien

Un ami en vacances au Laos voulait goûter les spécialités locales et en particulier essayer la viande de chien. Rendez-vous pris en début d’après-midi, nous nous dirigeons vers un quartier Vietnamien de Vientiane pour trouver un restaurant de grillades de chien.

Je repère un boui-boui Vietnamien à sa tenancière (pantalon à carreaux rouge et beige, regard dénué de la moindre émotion) ainsi qu’au portrait de l’oncle Ho accroché au fond de la salle. Dès que je lui adresse la parole, sans même chercher à me comprendre, elle appelle un cousin/voisin, (Vietnamien lui aussi car reconnaissable a sa barbichette). Il s’empresse de nous ordonner de nous assoir avant de me regarder parler puis gesticuler puis, désespéré devant son manque de réaction, mimer le meilleur ennemi du facteur. Finalement, le restaurant est assez sale, la viande est conservée dans un sac plastique dans une cantine exposée au soleil et il n’y a pas de barbecue (la viande sera bouillie). Il est déjà tard et pas convaincu par l’endroit, on décide d’attendre le dîner pour trouver un restaurant canin.

Le soir, nous trouvons un restaurant connu pour sa spécialité où les propriétaires sont laos et les clients parlent laos. On m’a rapporté que le chien est de plus en plus populaire au Laos car les laos partis étudier au Vietnam reviennent avec un goût prononcé pour le toutou grillé. Comme les restaurants de ce type ne servent que du chien, nous allons acheter une soupe de poulet pour une amie qui nous accompagne et qui ne veux pas tenter l’expérience.

Finalement les grillades sont excellentes : un goût proche de l’agneau, un peu plus relevé. Les prix sont raisonnables, l’assiette est un peu moins cher que celle de canard ; la viande est servie avec de la coriandre, de la salade et une sauce à base de poisson fermenté. On s’est régalé. Les 3 chiens du restaurant ont finis les restes.

Le lendemain, je raconte ma découverte culinaire à une lao qui ne comprend pas trop mon enthousiasme (extrait de la conversation) Elle : Vous avez des chiens en France ? Moi : Oui, il y en a beaucoup Elle : Est ce qu’il y a des restaurants où l’on peut manger du chien ? Moi : Non, il n’y en a pas. Elle : Pourquoi ? Moi : … En France, il y a des personnes qui aiment les chiens et qui sont en colère si on les mange.

Là elle n’a rien répondu et, en y repensant, elle n’a pas du saisir le sens de ma réponse, c’est difficile de comprendre l’intolérance de certains « amis des bêtes ». A Paris, un restaurant proposant du chien serait incendié en moins d’une semaine. Par contre, il doit bien exister des restaurants où les clients sont des chiens…

Brésil central – Sud Laos

Extrait de « Tristes tropiques » de Claude Lévi-Strauss :

Une expédition ethnographique dans le Brésil central se prépare au carrefour Réaumur-Sébastopol. On y trouve réuni les grossistes en articles de couture et de mode ; c’est là qu’on peut espérer découvrir les produits propres à satisfaire le goût difficile des Indiens. Un an après la visite aux Bororo, toutes les conditions pour faire de moi un ethnographe avaient été remplies(…). Il fallait d’abord m’équiper ; trois mois d’intimité avec les indigènes m’avaient renseignés sur leurs exigences, étonnamment semblables d’un bout à l’autre du continent sud-américain. Dans un quartier de Paris qui m’était resté aussi inconnu que l’Amazone, je me livrais donc à d’étranges exercices sous l’oeil d’importateur tchécoslovaques. Ignorant tout de leurs commerce, je manquais de termes techniques pour préciser mes besoins. Je pouvais seulement appliquer les critères indigènes. Je m’employais à sélectionner les plus petites parmi les perles à broder dites « rocailles » dont les lourds écheveaux remplissaient les casiers. J’essayais de les croquer pour contrôler leur résistance; je les suçais afin de vérifier si elles étaient colorées dans la masse et ne risquaient pas de déteindre au premier bain de rivière ; je variais l’importance de mes lots en dosant les couleurs selon le canon indien : d’abord le blanc et le noir, à égalité ; ensuite le rouge ; loin derrière le jaune ; et, par acquis de conscience, un peu de bleu et de vert qui seraient probablement dédaignés.

En relisant ce passage de mon livre préféré, j’ai été marqué par la correspondance entre les préférences de couleurs décrites par l’ethnologue et les couleurs dominantes de certaines parures que je me suis procuré dernièrement. ParureLT.jpg La parure de la photo provient de la région d’Attapeu où vivent de nombreux groupes ethniques classés dans la catégorie ethnique « Lao Theung », qui regroupe des « Austroasiatiques », premiers habitants du Laos dont les cultures sont les plus « primitives ». Des parures plus simples illustrent mieux le rapprochement, mais comme ce vêtement est un cache-sexe masculin, une couleur agressive est sans doute recherchée et cette dominance rouge est en fait plutôt inhabituelle.

Il y a aussi des similitudes entre les organisations spatiales des villages Lao Theung et celles des villages indiens décrits par Lévi-Strauss.

Si vous avez du temps, lisez Lévi-Strauss : c’est bien.